Il y a 76 ans, Patton libérait la Sarthe

Pas de public ce samedi 8 août 2020 au Mans pour les commémorations de la Libération, Covid-19 oblige. Elles se sont déroulées en comité restreint. Le président de l'AERIS Jean-Jacques Caffieri a tenu toutefois à revenir sur cette page de l'Histoire locale

Patton à La Haye du Puits (Manche) en 1944

 

Le 6 juillet 1944, un mois après le Débarquement le C 47 du Général Patton atterrit près d'Omaha Beach. Il est accompagné de son ordonnance, le sergent George Meeks, et de son bull terrier, Willie. Il a emmené de la lecture : le livre de Freeman sur la conquête de la Normandie en 1066 par Guillaume le Conquérant. Recherché par les Nazis, comme le plus dangereux ennemi du Reich, il se cache, avec son Quartier Général, dans un verger de pommiers du petit village de Néhou, dans la Manche. Pour les services de renseignements allemands, connaître sa résidence, c'est prévoir une sanglante offensive dans ce secteur.

 

Patton le Conquérant

 

En 1943, en tournée d'inspection au Moyen-orient, Patton a étudié les batailles s'étant déroulées dans l'Antiquité.Cette passion de l'Histoire l'a amené à commenter dans ses mémoires "La Conquête normande" de Freeman en s'intéressant aux voies empruntées par Guillaume le Conquérant lors de ses opérations en Normandie et en Bretagne, des routes assises sur un terrain constamment praticable y compris pour les contournements imposés par les destructions de l'ennemi. Patton peut rêver de la citation de Guillaume en 1063: " La ville du Mans est enragée comme une chienne, est très ancienne et son peuple, toujours prêt à la révolte contre ses maîtres, est insolent et sanguinaire".

Le 8 août 1944, la IIIe Armée du Général Patton s'emparera du Mans sans qu'aucun de ses soldats ne soit tué

 

Le  " Pont entonnoir" de Pontaubault ( Manche)

 

Le 31 juillet, le pont de Pontaubault, sur la Sélune, au sud d'Avranches, est pris par les Américains. Légèrement endommagé, il est rapidement remis en état. Pendant toute la bataille de Normandie, toutes les armées américaines engagées vers la Bretagne, vers Angers et vers Le Mans emprunteront ce pont. Ainsi 100 000 hommes, 1 500 véhicules dont la 2e DB du Général Leclerc franchiront cet unique passage.

Pour exécuter les ordres du Général Patton, un planning d'utilisation de ce passage est établi pour les unités et leurs approvisionnements. Il détermine les jours de la libération des villes et des communes de la Sarthe suivant la priorité des actions et les emplois des Corps d"Armées lancés dans ces opérations.

 

Les armées allemandes en Sarthe

 

Le poste de commandement de la VIIe Armée allemande est situé dans le blockhaus du lycée Berthelot. Au début du mois d'août, il ne reste dans le Maine que "des débris, des traînards, et du personnel de ravitaillement" selon un officier de l'état-major allemand. Leur mission consiste dans l'évacuation de tous les dépôts de munitions et de carburants installés dans les bois aux alentours du Mans. Mais le haut commandement implante dans la Sarthe le LXXXI Corps. Il comprend la 9e Panzer division ré-équipée dans le sud de la France après une intense campagne sur le front russe. C'est une unité très aguerrie dont le premier engagement se situe à Aron (Mayenne). Ses moyens de défense sont renforcés par la 708e division d'infanterie et des éléments de la 5e division de paras et de la 13e flak. Ce sont ces unités expérimentées qui affrontent les Alliés dans la Sarthe.

Le général Hausser, commandant la 7eme Armée, organise dans les bocages de Normandie et du Maine la guerre des haies. C'est une guérilla, sans une ligne de front matérialisée, mais avec des postes de combat répartis à l'abri de milliers de kilomètres de haies. L'officier des opérations du LXXXIe corps accentue cette tactique en émiettant sur le terrain les nouvelles unités au fur et à mesure de leur arrivée.

 

A l'Est, de l'audace!

 

Un Panzer détruit à Yvré-l'Evêque

 

Le 31 juillet, Patton exhorte ses hommes et leur demande de toujours presser l'allure pour éviter les pertes sans se soucier de protéger les flancs des unités. Chaque poche de résistance est contournée, dépassée, avant son traitement par l'aviation et les renforts terrestres. Le 5 août, après la prise de Mayenne, Patton est autorisé à foncer sur Le Mans avec le XVe Corps d'Armée commandé par le Général Haislip et composé de la 5e DB US, de la 79e DI et de la 90 DI, soit une division blindée et deux divisions d'infanterie.

Au matin du 7 août, la 79e se dirige vers Brûlon et Loué. C'est dans ce village, en soirée, que le colonel Donaldson et deux de ses soldats sont tués dans une embuscade. La division gagne Vallon-sur-Gée, Souligné-sous-Vallon, Saint-Georges du Bois et Pruillé-le-Chétif.. Dépendant de la 90e DI, le colonel Barth avec le 357e R.I. quitte Sainte-Suzanne et traverse la forêt de la Grande Charnie vers 15 heures. Il atteint Saint-Symphorien, Bernay puis la Quinte peu avant minuit. Le 8 août en début d'après midi, ce régiment détruit une cinquantaine de véhicules allemands aux Maisons-Rouges. Cette destruction bloque la route de Laval au Mans et retarde l'arrivée de la division

Le 8 août, la 79e et la 90e libèrent la ville du Mans. Dans la journée, la 80e nouvellement affectée au 15ème CA vient leur apporter son appui.

8 août 1944, les chars américains au Mans

 

 Quant à la 5e DB US, venant de Château-Gontier, elle arrive dans la Sarthe par Poillé-sur Végre et Sablé. Elle libère Chantenay, Noyen, La Suze et traverse la Sarthe à Fillé et à Spay. Des engagements sérieux avec de petites unités allemandes très combattives jalonnent cette route : Poillé, Asnières-sur-Végre, Maigné.

Le 8 août, elle anéantit une force allemande importante et met hors de combat une trentaine de véhicules entre Spay et Arnage. La journée est consacrée à un vaste contournement de la cité mancelle par l'est et le nord-est. Dans la matinée, un nouvel accrochage avec la mise hors de combat d'une dizaine de camions allemands se produit au Bois-Martin sur la commune de Changé. Après avoir traversé l'Huisne sur le pont d'Yvré, resté intact, les chars Sherman livrent bataille à des blindés dans l'agglomération d'Yvré-l'Evéque. En fin de soirée, la 5e DB US reprend sa progression vers l'ouest mais au nord du Mans, traverse le bourg de Sargé et dépasse un convoi anéanti par l'aviation américaine qui exploite les renseignements fournis par la Résistance. Vers minuit, au terme du bouclage de la ville, elle bivouaque aux Coudrays, en bordure de la route du Mans à Mamers sur le territoire de Neuville.

 

L'appui aérien

 

Le 7 août, l'armée de Patton accomplit une chevauchée fantastique de plus de 70 kilomètres qui se termine aux portes du Mans. Ses troupes empruntent les routes principales comme celle de Laval au Mans. Cet itinéraire facilite la couverture aérienne de l'opération par un repérage aisé. Quatre bombardiers se relayant toutes les demi-heures éclairent les chars des têtes de colonne. Ces blindés sont en liaison permanente avec les pilotes des avions à l'aide d'appareils de radio. Les points de résistance sont ainsi détectés et détruits avant l'arrivée des troupes terrestres. Des avions légers de reconnaissance, les fameux Piper Cub complètent les informations sur le champ de bataille. Ce soutien aérien nécessite la construction urgente d'aérodromes de proximité au fur et à mesure de l'avance des troupes.

La tactique du contournement de l'obstacle est notamment appliqué à Aron et à la Forêt de la Grande-Charnie.

 

Au Nord, encore de l'audace!

 

Dés le 30 juin, le Maréchal Montgomery envisage la destruction de l'armée allemande en effectuant un large cercle au sud du bocage avec la prise de Laval, du Mans et d'Alençon.

Le 9 août à l'aube, Patton donne l'ordre à Haislip de changer de direction et d'attaquer rapidement en direction du nord pour investir Alençon. La 2e DB française de Leclerc  renforce, au sein du XV e Corps, la 5e DB. Celle-ci, la 79e DI et la 90e DI se positionnent pour déclencher l'offensive le 10 août.

 

L'enfant chéri de la 3e Armée

 

"By careful planning and supervision the 2d French Armored Division" i

Ces directives de Patton sont claires:  "Par la planification et la surveillance soigneuses", la 2e DB française doit être accueillie par les Américains comme leurs ancêtres ont reçu les troupes de Rochambeau en 1781.

Le général Leclerc, "patron" de la 2e DB, photographié en Sarthe

 Dés l'aube, le général Haislip ordonne à la 5e DB de sécuriser l'aire de départ des divisions. Les Archives du mouvement de Résistance OCM, Organisation Cicile et Militaire, détiennent le rapport du capitaine Roger Caffieri, officier d'état-major, chef de la résistance de Sargé et de Neuville. Il concerne les combats du 9 août à Neuville.

" Le 9 août, à 6 heures 30, à 200 mètres de chez moi, je constate la présence d'un bivouac de chars américains. Je me présente immédiatement au Général Oliver commandant la colonne, et je lui fournis tous les renseignements utiles sur la situation des troupes allemandes au Nord du Mans et dans la région de Neuville-sur-Sarthe. Le Général m'a demandé ensuite de lui indiquer les points et les routes à tenir et de lui faire le plan de déploiement de ses chars et de son artillerie entre la Sarthe (Neuville) et l'Huisne (Parence). Le départ des américains est fixé à 10 heures, le premier accrochage a lieu cinq minutes après sur la route de Neuville, à 500 mètres du bivouac".

Ainsi les FFI sont les partenaires des Américains pour accueillir leurs frères d'armes venus d'Outre Mer pour livrer leurs premiers combats en métropole.

A 12 heures, le Général Oliver reçoit l'ordre de s'emparer de tous les gués et de tous les ponts sur la Sarthe et sur l'Orne Saosnoise jusqu'à Beaumont et Marolles-les-Braults pour les mettre à la disposition de la 2e DB au matin du 10 août.

Au soir de cette journée, Neuville et les villages aux alentours sont libérés et deux ponts sont construits dans la nuit pour la 2e DB. Le 10 août; le Général Leclerc installe son PC à Neuville-sur-Sarthe.

Dans le journal de marche de la 5e DB US au mois d'août, ce commentaire est écrit : " les civils français ont donné des excellentes informations qui ont sauvé beaucoup de vies et d'équipements".

 

L'offensive

 

Les Américainsà Mamers

Les Américains à Mamers

De violents combats ont lieu pour la prise des ponts sur l'Orne Saosnoise à Ballon, Marolles-les-Braults et Courcival. La 5e DB perd 20 soldats sur ces lieux. Après le franchissement de la rivière, elle s'élance vers Mamers qu'elle conquière le 11 août.  De son coté la 90e DI prend Fresnay-sur-Sarthe et la 79e DI se bat à l'est de Bonnétable. Ces deux divisions sont, en outre, chargées de garder les ponts de l'Orne. Le 12 août toutes ces unités atteignent le département de l'Orne.

 

Au Sud-Est toujours de l'audace!

 

Un régiment de la 5e DI dépendant du XX e Corps d'Armée prend Angers après avoir libéré La Fléche le 10 août. Un de ses bataillons investit Nantes. A partir du 12 août, Patton dirige cette division vers le nord-est par le Lude, Château du Loir et Saint-Calais et se repositionne vers La-Ferté-Bernard en vue d'une offensive sur Paris. Le 12 août également, la 7e DB, après son débarquement à Omaha Beach, roule vers Le Mans et La-Ferté-Bernard.

A partir du 13 août, le XIIe corps d'Armée se concentre au Mans et le lendemain part vers Blois en dégageant la route de Saint-Calais. Sillé-le-Guillaume est libéré par la 80 DI après les combats de Aron en Mayenne. Le débarquement échelonné des troupes américaines et leur passage sur le pont de Pontaubault conditionnent directement la Libération de la Sarthe. La même semaine, un bataillon investit Nantes et deux divisions libèrent Le Mans!

Pendant plusieurs mois, le flanc droit de la III e Armée s'établit sur la rive droite de la Loire.


Références: Hugh A. Harter "D'Utah Beach aux Ardennes", Association des Anciens Combattants Franco-Américains, Blumenson "La Libération, l'histoire officielle américaine", National Archives and Records Service, Washington DC 20409, Archives de l'Association pour la Résistance Intérieure Sarthoise